Avec le succès de Canva, cet outil de création visuelle ingénieux, simple et intuitif à prendre en main, la création de visuels graphiques est devenue accessible à tous. Il suffit de piocher quelques stickers et éléments graphiques dans une base de données riche et bien fournie, de s’inspirer de templates proposés par la plateforme ou vus ailleurs, et le tour est joué.
Dans les projets littéraires personnels, cette dimension est souvent abordée de manière instinctive. Les éléments visuels sont choisis au gré des envies, parfois un peu au hasard, au fil des lectures et des inspirations. Mais pour qu’un univers visuel gagne en cohérence et en justesse, il a besoin d’être construit, posé, pensé dans son ensemble.
Lorsqu’un projet littéraire prend une dimension plus professionnelle, disposer d’un univers visuel cohérent, authentique et singulier devient alors une véritable nécessité. C’est ce qui permet de l’accompagner, de le rendre reconnaissable et de le faire évoluer dans la durée, sans perdre son identité.
Dans cet article, je vous propose de revenir aux fondations de l’univers visuel d’un projet littéraire. De la raison d’être de votre projet et de l’histoire que vous souhaitez transmettre jusqu’à sa traduction graphique, nous verrons comment se construit un univers visuel, à travers quatre étapes essentielles qui permettent de lui donner du sens, de la cohérence et de la profondeur.
Étape 1 – Introspection ou Stratégie créative
Avant de penser images, couleurs et typographies, il me paraît essentiel de s’offrir un moment d’introspection et de revenir aux origines du projet. Dans mon processus créatif, j’appelle cette étape la stratégie créative, mais on pourrait aussi la nommer introspection ou réflexion préparatoire.
Son objectif est simple : poser les fondations de l’univers visuel et définir une direction claire, qui servira de boussole pour toutes les décisions à venir, qu’elles soient visuelles ou narratives.
Revenir au sens du projet
La stratégie créative consiste à se poser des questions fondamentales, souvent négligées lorsque l’on crée de manière instinctive :
- Qui étes-vous ? Qu’est-ce qui vous rend unique ?
- Pourquoi votre projet littéraire existe ?
- Qu’est-ce qui vous a donné envie de le créer ?
- Quelle place souhaitez-vous que votre projet littéraire occupe dans votre parcours et dans le paysage littéraire ?
Clarifier la raison d’être du projet permet d’éviter de construire un univers visuel purement décoratif, déconnecté de ce qu’il cherche réellement à transmettre. C’est ce sens qui donne de la profondeur et de la cohérence à l’ensemble.
Définir à qui on s’adresse
Un univers visuel ne parle jamais à tout le monde. Définir son public – lecteurs, auditeurs, abonnés, participants – est une étape essentielle de la stratégie créative.
S’agit-il de lecteurs passionnés, de curieux en quête de découvertes, de personnes en recherche de lenteur et de refuge, ou d’un public plus engagé et militant ? Cette réflexion influence directement le ton du projet, son rythme, mais aussi les choix visuels qui viendront ensuite.
Poser les valeurs, la mission et le ton
La stratégie créative permet également de mettre des mots sur les valeurs portées par le projet et sur sa mission principale.
Souhaitez-vous transmettre votre vision particulière de la lecture, créer une communauté ou un espace chaleureux autour des livres, promouvoir un genre ou une époque, éveiller la curiosité, démonter une vision élitiste ou consumériste de la culture, ou simplement accompagner les lecteurs dans leurs découvertes littéraires ? Le ton sera-t-il doux, poétique, pédagogique, engagé, accessible, exigeant ?
Ces éléments constituent le socle invisible de l’univers visuel. Même s’ils ne se voient pas directement, ils orientent chaque choix graphique et assurent la cohérence de l’ensemble dans le temps.
Boussole pour la suite
Sans stratégie créative, les décisions visuelles risquent d’être guidées uniquement par l’inspiration du moment ou par des tendances extérieures. Avec elle, chaque choix trouve sa place et son sens.
Une fois cette boussole définie, il devient alors possible d’aller plus loin et de préciser l’histoire que l’on souhaite raconter à travers son projet littéraire et qui donnera une direction claire et identifiable à l’ensemble de l’univers.
Étape 2 – Direction narrative ou Storytelling
Une fois la stratégie créative posée, une direction se dessine. Il devient alors possible de préciser l’histoire que votre univers visuel va raconter. Ici, il ne s’agit pas d’écrire un récit au sens littéraire du terme, mais de définir une trame, une intention narrative qui guidera l’ensemble des choix visuels. Cette direction narrative agit comme un fil conducteur : elle relie les images entre elles et leur donne du sens.
Vous pouvez imaginer une scène ancrée dans une époque précise, dans un lieu particulier, avec une ambiance feutrée et contemplative, ou au contraire dynamique et stimulante.
Par exemple, un club de lecture peut raconter l’histoire d’un lieu chaleureux et bienveillant, où l’on se retrouve autour de moments simples et gourmands pour discuter de livres sans pression, partager ses impressions librement et trouver du soutien dans une atmosphère décontractée et inclusive.
À l’inverse, ce même club peut choisir de raconter l’histoire d’un lieu feutré, élégant et esthétique, propice aux lectures approfondies et aux échanges plus introspectifs, autour d’un verre de vin blanc, à la lueur des bougies, dans une ambiance presque hors du temps.
À vous d’imaginer la direction narrative qui correspond le mieux à la mission de votre projet, à l’audience que vous souhaitez toucher et aux valeurs qui vous guident.
Définir cette direction narrative permet de :
- définir l’univers narratif de votre projet ;
- choisir des symboles et des métaphores visuelles cohérentes ;
- créer une continuité émotionnelle et esthétique ;
- donner un véritable fil conducteur à l’ensemble de vos visuels.
Sur mon blog, vous trouverez l’article Storytelling visuel sur Bookstagram dans lequel je reviens sur cette notion plus en détail.
Étape 3 – Direction artistique
Une fois la stratégie créative définie et la direction narrative clarifiée, il devient possible de passer à une étape plus concrète et visuelle : la direction artistique. C’est ici que l’histoire que vous souhaitez raconter prend forme, non plus avec des mots, mais à travers des choix esthétiques précis et cohérents. La direction artistique permet de traduire cette histoire en univers esthétique concret.
Donner une forme visuelle à l’histoire
La direction artistique s’appuie directement sur la stratégie créative et le storytelling définis en amont. Elle définit l’apparence globale de vos images tout en restant fidèle à l’histoire que vous racontez. Elle répond à des questions suivantes :
- quelle lumière, quelles teintes, quelles textures, quelles compositions utiliser ?
- quel style photographique ou illustratif correspond au ton du projet ?
- quels détails graphiques renforceront les émotions que l’on veut transmettre ?
Selon la direction narrative choisie, l’univers visuel pourra s’orienter vers :
- des couleurs douces, naturelles et feutrées, ou au contraire plus contrastées et vibrantes ;
- des typographies délicates, manuscrites ou inspirées de l’édition, ou des caractères plus contemporains et affirmés ;
- des images lumineuses et épurées, ou des visuels plus texturés, sombres et enveloppants ;
- des compositions aérées et minimalistes, ou plus riches et chargées de détails.
À cette étape, il ne s’agit pas encore de définir des couleurs ou des typographies concrètes (cela viendra à l’étape suivante), mais plutôt de poser un style, une ambiance et une esthétique globale qui répondent à l’intention narrative du projet.
Création d’un moodboard
Pour mieux visualiser cette esthétique globale, il peut être utile de créer un moodboard. Le moodboard permet de réunir en un seul endroit : des références visuelles, des textures, des lumières, des matières, une tonalité générale d’images, des couleurs, des typographies et des ambiances visuelles. Il ne s’agit pas encore de créer des visuels définitifs, mais de poser une intention esthétique, de vérifier que tous les éléments dialoguent harmonieusement entre eux et qu’ils servent bien l’histoire racontée.
Ce moodboard devient ensuite un outil de référence : il aide à garder une cohérence dans le temps et à prendre des décisions visuelles plus sereinement, sans repartir de zéro à chaque création.
Dans mes projets clients, je propose en général deux moodboards au choix, représentant deux directions artistiques possibles pour transmettre les valeurs, la mission et l’histoire du projet. Ce n’est qu’après avoir choisi une direction artistique claire qu’il devient pertinent de passer à la création de l’identité visuelle concrète.
Exemple du club de lecture
Reprenons l’exemple du club de lecture évoqué précédemment. Si la direction narrative raconte un lieu chaleureux, accessible et décontracté, la direction artistique pourra s’exprimer à travers :
- une palette de couleurs chaudes et naturelles (beige, terracotta, brun, vert doux) ;
- des typographies rondes et lisibles, évoquant la convivialité et la simplicité ;
- des visuels lumineux, avec des textures papier, des tasses de thé, des livres annotés, des mains qui feuillettent ;
- des compositions souples, imparfaites, presque spontanées.
À l’inverse, un club de lecture à l’univers feutré, élégant et contemplatif pourra s’orienter vers :
- des couleurs plus profondes et sourdes (vert forêt, bleu nuit, écru, doré discret) ;
- des typographies fines, inspirées de l’édition ou du monde littéraire classique ;
- des images tamisées, des jeux d’ombres, des bougies, des intérieurs calmes ;
- des compositions plus structurées et minimalistes.
Dans les deux cas, l’objectif reste le même : créer une atmosphère visuelle qui prolonge l’expérience proposée par le club et prépare émotionnellement le lecteur à ce qu’il va y trouver.
Étape 4 – Identité visuelle
Une fois la stratégie créative définie, la direction narrative clarifiée et la direction artistique choisie, il devient enfin possible de construire l’identité visuelle du projet. L’identité visuelle est la traduction graphique concrète et structurée de tout le travail réalisé en amont.
Contrairement à la direction artistique, qui pose une ambiance et un style global, l’identité visuelle est un système graphique stable, cohérent et codifié, pensé pour être utilisé dans la durée et sur l’ensemble des supports du projet : site web, réseaux sociaux, publications, supports imprimés, etc. C’est un outil concret pour appliquer partout l’univers que vous avez imaginé.
Un système graphique, pas une simple esthétique
L’identité visuelle ne se résume pas à « de jolies images ». Elle rassemble un ensemble d’éléments graphiques définis avec précision, qui permettent de créer des visuels cohérents, reconnaissables et harmonieux, quel que soit le support utilisé.
Elle comprend généralement :
- une palette de couleurs définie et hiérarchisée ;
- un choix typographique précis (titres, textes courants, éventuelles typographies secondaires) ;
- un logo ou un symbole, selon la nature du projet ;
- des éléments graphiques récurrents (motifs, cadres, séparateurs, pictogrammes, ornements) ;
- des règles de composition et d’utilisation, pour garantir une cohérence visuelle dans le temps.
Ces éléments forment un langage visuel commun, qui permet au projet d’exister graphiquement de manière claire et lisible.
Donner de la cohérence et de la lisibilité dans le temps
L’un des rôles essentiels de l’identité visuelle est d’éviter la dispersion. Elle permet de ne plus créer « au feeling » à chaque nouvelle publication, mais de s’appuyer sur un cadre rassurant et structurant.
Pour un projet littéraire, cela signifie :
- être reconnaissable d’un coup d’œil ;
- créer une continuité visuelle entre les contenus ;
- renforcer la crédibilité et le professionnalisme du projet ;
- libérer de l’énergie créative en évitant de tout décider de nouveau à chaque fois.
Une identité visuelle bien pensée accompagne l’évolution du projet sans l’enfermer. Elle sert de socle, tout en laissant de la place à la créativité et aux variations.
Conclusion
L’identité visuelle n’est donc pas une étape isolée, mais l’aboutissement naturel des étapes précédentes. Elle ne peut être juste et pertinente que si elle repose sur une stratégie créative claire, une histoire assumée et une direction artistique solide.
C’est cette construction progressive – du sens vers la forme – qui permet à un projet littéraire de se doter d’un univers visuel durable, cohérent et profondément aligné avec ce qu’il cherche à transmettre. Un univers qui accompagne le projet dans le temps, sans le figer, et qui soutient chaque prise de parole visuelle avec justesse et intention.

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